Avant la rue Barbier
Au cours du XVIème siècle les protestants calvinistes du Mans célèbrent leur culte dans des maisons particulières puis publiquement sous les Halles de la ville (Place de la République actuelle). La chaire et le banc réservé aux officiers publics sont remisés, entre les cérémonies, à l’hôtel de la Licorne situé en bordure de la place.
En 1617 un temple est construit, au lieu-dit de Bel-Air, dans la paroisse Sainte Croix, sur un terrain donné par Jehan Pousset, Sieur de la Tousche. La Révocation de l’Edit de Nantes en 1685 sonne la fin de la liberté de culte et, par ordre du Roi, le 17 septembre 1685 ce temple est détruit. Aujourd’hui encore, la rue de la Presche, située entre la rue de Flore et Notre Dame que le nom de la rue, en est une évocation.
Pendant une longue période il n’est plus fait mention de protestants au Mans
Il a fallu attendre le milieu du XIXème siècle pour voir la reprise du culte protestant au Mans, grâce à l’arrivée de nombreux protestants d’autres régions et aux diverses campagnes d’évangélisation menées par des missionnaires appartenant à la mouvance dite du Réveil.
Le pasteur Thomas Georges Messervy (1832-1917) affilié à la mouvance dite du Réveil, arrive de Jersey au Mans en 1856. En 1861, il achète, sur ses biens propres, un local de 142 m2, au 8 rue du Bourg Belé, en fait don à la paroisse. C’est un édifice sommaire construit pour servir de salle de bal qui sera le lieu de culte des Protestants jusqu’en 1900.
L’apparence peu convenable et le gros état de délabrement de ce lieu, décrié par le Maire du Mans, Mr Rubillard, obligea le Conseil presbytéral à chercher un terrain pour construire un nouveau temple.
Il faut noter qu’à partir de 1877, le poste de pasteur du Mans est officiellement reconnu et rémunéré par l’État.
« Au Mans, la demande de reconnaissance officielle de la paroisse présentée par le consistoire de Nantes reçoit un avis favorable du conseil municipal dans sa séance du 10 décembre 1875 et aboutit le 20 novembre 1877 à un décret ministériel créant au Mans un poste de pasteur rémunéré par l’État. Cette situation durera jusqu’à la loi de séparation des Églises et de l’État. »
Un projet se dessine
En 1881, des plans sont dessinés pour construire un temple à l’emplacement de celui du Bourg Belé, projet sans suite.
En 1894 un projet de temple proposé par l’architecte Louis Raoulx et le Pasteur Dieny, place du square Sarrazin, est refusé par le Maire du MANS, Anselme Rubillard.
Le 2 juillet 1896, sous la présidence du pasteur Stapfer, les membres du Conseil Presbytéral votent l’achat d’un terrain situé à l’emplacement des Hospices du Mans, emplacement libéré par le déplacement de l’hôpital général, en 1891, à son emplacement actuel Avenue Rubillard. Ce lieu symbolique est situé à l’endroit où se trouvait l’ancien cimetière protestant.
Une demande est alors adressée au Préfet de la Sarthe. En 1897, le Président du Conseil Central des ERF (Eglises Réformées de France) vient au Mans pour s’assurer du sérieux du projet d’achat du terrain et de construction du temple. Il donne son accord au pasteur Diény qui vient de succéder au pasteur Stapfer.
La signature définitive de la vente du terrain par les hospices civils du Mans, se fera à l’étude de Maître Henri Bachelier, notaire au Mans, le 18 juin 1898 en présence de Mr le Maire, Anselme Rubillard, de plusieurs représentants de la ville, de Mr Dorizon, administrateur des Hospices civils du Mans, du Pasteur Paul Fargues, président du Conseil Presbytéral de la paroisse du Mans et de Mr Abel Buguet, trésorier du Conseil Presbytéral et de 3 autres conseillers presbytéraux, Mrs Louis Chapelon, Antoine Salis et Louis Richard. Le prix de la vente est fixé à 25 Frs le m2 pour une surface de 350 m2 soit 8750 francs.
Cette acquisition est autorisée suite au décret rendu par Mr le Président de la République, Félix Faure, d’après le rapport du Garde des Sceaux, Ministre de la justice et des cultes, Mr Milliard et du Directeur des cultes, Mr Dumay, à la date du 1er juin 1898 (avant la séparation de l’Église et de l’Etat).
A partir de 1898, le pasteur Fargues suivra avec soin les travaux et ce jusqu’à l’inauguration du temple le 29 mars 1900. L’architecte retenu pour le projet de construction du temple est Mr Louix Raoulx.
Des chiffres et des hommes
Pour financer l’achat du terrain et la construction du temple, le conseil presbytéral vend le temple de la rue du Bourg-Belé, le 10 novembre 1900, pour un montant de 5700 francs.
L’évaluation approximative des lots s’élève à 49 473 francs (francs valeur 1901, ce qui équivaut à 685 612 en francs 1990 d’après une note trouvée dans les archives), en sus des 2 500 francs d’honoraires pour l’architecte.
La paroisse a 20 000 francs d’économies et bénéficie d’un financement public de 12 000 francs. Le déficit de départ est évalué à 11 993,89 francs.
La première collecte auprès des paroissiens en 1897 rapporte 622 francs. De nombreuses souscriptions seront offertes par les paroissiens dont Madame Stapfer, épouse du pasteur de 1877 à 1896. En 1899, la paroisse reçoit un legs de 500 francs par Madame Caillaux, mère du ministre des Finances, dont 300 francs pour la construction du temple.
Le pasteur Fargues lui-même versera les derniers 2 000 francs nécessaires pour finir la construction avant l’inauguration.
Quatre subventions seront versées par l’État : 8 000 francs en 1898, 1500 francs en 1905, 500 francs en 1902 et 250 francs le 31 décembre 1904 soit un total de 10 250 francs.
Tous les comptes relatifs à la construction du temple sont définitivement réglés le 10 mars 1905.
Le temple de la rue Barbier - décrit par le pasteur Daniel Chaillou
LA FACADE
Le temple inspiré du style néo-gothique, rare pour un édifice protestant, est remarquable pour sa façade très élancée composée de cercles, d’arcs de cercles, d’arcades, de colonnes, de triangles, de carrés, de croix diverses, d’oculus et de quadrilobes. Elle est construite en grès dit de roussard et de calcaire ; le style est syncrétique mélangeant divers éléments décoratifs qui suggèrent une étonnante complexité liturgique porteuse de sens théologique spécifique au christianisme et en particulier au protestantisme.
Quelques éléments de la façade pour nourrir la réflexion :
- Une ample et complexe rosace, comme soutenue par quatre arcades, s’impose au-dessus du portique d’entrée. Les concepteurs de cet édifice, dans leur volonté d’apporter un généreux éclairage intérieur, y ont inscrit de surcroît une étonnante diversité géométrique organisée.
- Une arcature de quatre arches semble supporter la majestueuse rosace. Juste au-dessus, sculptées dans la pierre, comme pour maintenir l’équilibre de la rosace, deux parements en forme de cœur avec rabat.
- Un majestueux et monumental porche d’entrée : deux pilastres supportant le tympan à angle droit, encadrent de part et d’autre du portail d’entrée deux colonnes de style corinthien supportant l’arc plein cintre paré de sept pierres en corbelets au dessus du fond de voussure, avec une Bible en relief ouverte sur une parole évangelique d’invitation et de grâce : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous soulagerai ». (Matthieu XI verset 28)
Ce portail d’entrée et son imposant fronton, marque l’identité de la foi Réformée fondée sur la seule autorité des Ecritures.
- Un très large oculus isolé, amplement mouluré et croisé, dans l’angle supérieur de la façade, très en dessous de la croix du pinacle et au-dessus de la rosace, semble avoir une importance particulière et significative.
Jetée ainsi au bas de la croix, mais dominant la rosace, le cercle de cet oculus pourrait bien évoquer la première couronne, celle de la crucifixion, la couronne d’épines, devenue couronne du Seigneur Jésus-Christ à sa Résurrection.
Dès lors, dans cette architecture, nous découvrons que le cercle concerne toujours une attribution majeure de Jésus devenu Christ, aussi bien sur cette façade qu’à l’intérieur de l’édifice.
ENTRER DANS LE TEMPLE
Entrer dans ce temple n’est pas la recherche d’un rite ni d’une coutume sociologique, c’est délibérément une démarche volontaire qui fait appel à la conscience et à la décision personnelle. Après avoir répondu à l’invitation de Jésus lui-même, gravée sur l’imposante Bible de pierre à l’extérieur, et avoir franchi le solennel porche d’entrée, on arrive sous la tribune où trône un orgue monumental, pour l’instant caché à la vue.
Le bâtiment comprend une nef à vaisseau unique, un chœur à l’abside polygonale, huit fenêtres en plein cintre et une charpente lambrissée. L’intérieur du temple se caractérise, comme il est d’usage dans les églises réformées, par une grande sobriété du décor et un refus de toute figuration. Les images sont en effet rejetées par Calvin car Dieu est « irréprésentable » et parce que toute image religieuse risque d’entrainer des dérives idolâtres. C’est la raison pour laquelle le corps du Christ n’est pas représenté sur la grande croix fixée au fond du chœur ; celle-ci est donc moins une figuration qu’un symbole du message chrétien. Par l’absence du Christ, elle affirme la présence insaisissable du Ressuscité.
A l’origine, le fond du chœur était occupé par une chaire en hauteur à laquelle le pasteur accédait par un petit escalier latéral, elle était surmontée d’un rabat-voix permettant une meilleure écoute de la Parole. En 1973, le pasteur Metayer et le conseil presbytéral décident d’ôter cette chaire pour bien montrer que le pasteur n’occupe pas un poste hiérarchiquement « supérieur » mais qu’il est un paroissien comme les autres, membre de la communauté protestante et seules ses études lui permettent de porter la robe pastorale et ainsi annoncer l’Evangile.
Des textes bibliques figuraient de part et d’autre du chœur, mais à cause de l’état de délabrement de la peinture intérieure du chœur des travaux de peinture sont effectués en 1987 et les textes bibliques ont été recouverts. Comme la Bible placée à l’extérieur du temple, ce dispositif affirmait la prééminence de la Parole dans le culte Réformé.
A gauche du chœur on pouvait lire :
Marc 1, 15 : « Repentez-vous et croyez à l’Evangile »
Jean 6, 68-69 : « Tu as les paroles de la vie éternelle et nous avons cru, et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu »
A droite :
Rm 12, 11-15 : « Soyez fervents d’esprit, joyeux dans l’espérance, patients dans l’affliction, persévérants dans la prière. Bénissez vos persécuteurs. Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie et pleurez avec ceux qui pleurent ».
Dès sa construction, l’allée centrale ainsi que le chœur étaient recouverts d’une moquette dans les tons gris, l’éclairage était au gaz. En 1950 les luminaires ont été refaits à l’identique pour recevoir l’électricité. Derrière la chaire se trouvaient aussi deux petites rampes à gaz pour chauffer le pasteur.
(Les descriptifs ci-dessus du temple sont repris d’un document rédigé par le pasteur Daniel Chaillou)
Un siècle de gros travaux
► 1922 : Un règlement de mitoyenneté est établi au cabinet de Maître Juliard entre l’église Réformée, propriétaire du temple et représentée par le pasteur Casalis, Président du CP et Madame Blanchard, propriétaire du 29 rue Pasteur en vue d’une nouvelle construction sur son terrain. Les frais reviennent à Madame Blanchard.
► 1950 : Les luminaires sont refaits à l’identique pour remplacer l’éclairage au gaz par l’éclairage électrique.
► 1974 : A la demande du pasteur Metayer, la chaire est enlevée et le chœur réaménagé. Le bois de la chaire sera réutilisé pour installer des boiseries sur les murs, deux bancs raccourcis pour les inclure sous les lambris et une grosse croix de chêne installée sur le mur du fond.
► 1980 : En février, installation d’une nouvelle chaudière au sous-sol et d’un chauffage par le sol. Il s’avère que le ciment sera mal posé autour des tuyaux, il faudra donc placer un film plastique par-dessus et recouvrir le tout d’un revêtement de sol.
► 1983 : La société ISOLMAINE effectue une révision des verrières et pose des doubles vitrages à l’intérieur.
► 1989 : L’entreprise Pavy effectue de gros travaux pour réparer le toit, dépose et restaure la croix qui se trouve au sommet du toit, elle est fissurée et menace de tomber, démolition aussi d’une cheminée inutile puisque inutilisée.
► 1992 : Nouvel escalier pour accéder au sous-sol.
► 1993 : Construction de toilettes dans la sacristie du temple
► 1995 : Construction de toilettes à l’extérieur
► 1996 : Réaménagement des salles du sous-sol
► 1998 : Installation d’une nouvelle chaudière
► 2002 : Réalisation de la rampe pour personnes handicapés
► 2007 : Remplacement des « flammes » de la grille extérieure par des pommes de pins en métal suite à un acte de vandalisme
► 2018 : Le CP décide d’ouvrir davantage le culte vers l’extérieur et remplace la lourde structure de chêne par un sas en verre. On choisit de conserver la structure de bois pour respecter l’aspect ancien du bâtiment.
► 2019 : Installation des casques audio dans le fond du temple et rénovation d’un vitrail au niveau de la tribune.
► 2022 : Remplacement de la chaudière pour une autre plus écoresponsable.
Le Temple à travers les âges
INAUGURATION EN 1900
L’inauguration est fixée au 29 mars 1900 à 14h. Les pasteurs du consistoire rentrent en procession dans le temple et s’assoient dans l’abside au pied de la chaire. L’introduction est prononcée par le pasteur Jézéquel et la prédication donnée par le pasteur Fargues sur le texte de Jean 4, 24 : « Dieu est esprit et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en Esprit et en vérité »
Un banquet fait suite au culte, banquet dont la collecte sera offerte aux pauvres de la ville. Une photo du temple est offerte à tous les visiteurs et les noms des principaux souscripteurs sont inscrits sur le registre des délibérations. La grande Bible richement reliée, offerte par le Consistoire de Nantes, se trouve toujours aujourd’hui sur la table du chœur.
EN 1950, LE CINQUANTENAIRE DU TEMPLE
Les 6 et 7 mai 1950, la paroisse du Mans organise plusieurs manifestations pour commémorer le cinquantenaire du temple sous la présidence de Marc Boegner, Président de la Fédération Protestante de France et membre de l’Institut :
– le samedi 6 mai, le Pasteur Boegner, donne une conférence à la salle des concerts sur le thème : « Le drame de la civilisation Occidentale ». De nombreux représentants de la société civile et religieuse seront présents : Mr Richard Pouzet, Préfet de la Sarthe accompagné du Secrétaire Général ainsi que du Chef du cabinet, Mr Chapalain, Sénateur Maire du Mans, le Chanoine Marquet secrétaire de Monseigneur Grente, les pasteurs Casalis, Benoit, ainsi que de nombreux autres pasteurs du consistoire. Le pasteur Boegner, tente d’établir « un diagnostic » pour définir ce drame contemporain dans lequel « tout homme est malgré lui plongé. C’est « le drame de la déshumanisation de l’homme et de l’individu en général ». Il retrace les différentes ruptures que notre monde occidental a connu et devant ces faits et pose cette question : « les Églises chrétiennes peuvent-elles contempler cet état de choses d’un œil passif ? … Les Églises doivent être capables de ne plus se faire la guerre, car ce qui les unit est plus grand que ce qui les divise » … « la solution dépend de nous dans une mesure, car rien n’est définitivement perdu si nous rendons à Dieu et l’homme leurs véritables places ». (extraits de l’article de presse du Maine libre du 10 mai 1950)
– Dimanche matin, une cérémonie religieuse portée par le pasteur Marc Boegner se tiendra au temple, suivie l’après-midi, d’un concert spirituel avec plusieurs organistes du Mans et d’Angers.
EN 2000, LE CENTENAIRE DU TEMPLE
Le centenaire du temple est célébré les 25 et 26 novembre 2000. Philippe Abauzit est pasteur de la paroisse. Trois événements ont ponctué cette célébration :
– un concert le samedi 25 au soir, avec la participation de Liesbeth Schlumberger, organiste du temple, et le concours de la chorale « Chœur de femmes » du conservatoire du Mans, sous la direction de Jean-Dominique Abrell. Au programme : les chorals de Leipzig de J.S. Bach.
– le culte, le dimanche matin, célébré par le Pasteur Laurent Gagnebin, avec une prédication portant sur le thème de la reconnaissance : « la reconnaissance est la manière la plus directe de faire entendre l’humilité ». « Quelle attitude avoir face aux souffrances du monde ? Il faut entendre les révoltés. Il y a des incroyants révoltés plus proches de Dieu que des croyants résignés et soumis. »
– Une conférence, l’après-midi, donnée par le Pasteur Gagnebin, professeur à la faculté de théologie protestante de Paris, sur « le protestantisme en actions » : Des croyances vers la foi, des Écritures vers la Parole, des Églises vers l’Église.
Enfin, René Ramade, représentant les anciens de la paroisse, prendra la parole au nom de tous pour tracer l’historique de notre temple, « cette maison de rencontre et de prière » comme il le définit.